Les femmes de mon histoire : Jeanne mon arrière grand-mère (1890-1988)

Croire pour tenir
Elle s’appelait Jeanne.
C’est par elle que tout a commencé.
C’est elle que j’ai voulu connaître en premier, en ouvrant mon arbre généalogique.
Comme si, derrière son nom, se cachait quelque chose que je devais comprendre.
Jeanne est née en 1890, à Soindres, dans les Yvelines.
Elle est l’aînée.
Après elle, une sœur.
Puis un frère.
Une enfance simple, dans une famille modeste.
Un père employé maçon.
Une mère sans profession.
Mais sa mère portait un secret.
Un secret trop lourd pour être dit.
Avant Jeanne, il y avait eu d’autres enfants. Quatre. Abandonnés.
À la place, une autre histoire.
Un premier mari. Un enfant. Morts à la guerre.
Je ne peux pas confirmer ce que Jeanne savait vraiment.
Mais les silences ne disparaissent jamais complètement.
Ils traversent les générations autrement.
👧 Grandir trop vite
Jeanne grandit entre Soindres et Mantes-la-Jolie.
Elle va à l’école, sans doute.
Comme toutes les enfants de son époque.
Mais l’enfance ne dure pas.
À 15 ans, elle travaille déjà.
Elle est papetière.
Des journées longues.
Des gestes répétés.
Un salaire modeste.
Puis elle devient domestique.
Servir, vivre chez les autres, se rendre utile.
C’est le chemin de beaucoup de jeunes filles comme elle.
En 1910, elle se marie.
Son premier enfant a un an.
Il est légitimé.
Elle aura six enfants.
⚔️ Les pertes
La vie ne l’épargne pas.
Un de ses fils meurt à 18 ans pendant la guerre.
Un autre tombe malade, atteint de la tuberculose.
Il mourra bien plus tard, en 1978.
Les années passent, mais les épreuves restent.
En 1968, son mari meurt.
Quelques mois avant ma naissance.
Elle survit à presque tout.
🏡 La maison de Vaux-sur-Seine
C’est là que je l’ai connue.
Sa maison.
Une petite maison de ville, simple, presque immobile.
Le salon faisait aussi chambre.
Un lit une place, une table, un buffet, un fauteuil Voltaire.
Plus tard, une télévision.
La pièce ne devait pas dépasser 15 m².
Une entrée avec des porte-manteaux.
Une cuisine un peu plus grande, 15 à 20 m² peut-être.
C’était la seule pièce chauffée.
Un poêle à charbon ou à bois faisait tout :
- cuire les repas
- chauffer l’eau
- réchauffer le fer à repasser en fonte
- chauffer la pièce
Il n’y avait pas de salle de bains.
On se lavait avec de l’eau chauffée.
Dehors, une petite cour entourée de murs :
- un puits
- les toilettes
- le garage
- le bois
- le charbon
C’est là que son mari travaillait sans doute, menuisier.
À l’étage, trois chambres.
Sans chauffage.
Sans eau.
Sans toilettes.
L’hiver, on glissait une brique chaude dans le lit avant de se coucher.
Et la nuit, il y avait le pot de chambre.
👵 Deux regards
Avec moi, elle était douce.
J’étais enfant.
Elle était déjà vieille.
Je ne l’ai jamais vue dure.
Ni jalouse.
Je l’ai vue fatiguée.
Résignée, peut-être.
Ma grand-mère racontait autre chose.
Une femme dure.
Parfois violente.
Ces deux vérités existent.
Elles ne s’opposent pas.
Elles racontent une vie entière.
✝️ Croire pour tenir
Jeanne croyait.
Profondément.
Elle attendait une chose :
retrouver les siens auprès de Dieu.
Sa foi n’était pas une façade.
C’était ce qui lui permettait de continuer.
D’accepter.
La mort.
La maladie.
Les absences.
Tout ce qu’elle n’avait pas choisi.
Croire, pour tenir.
✨ Ce qu’elle a laissé
Jeanne a eu deux filles.
Deux vies.
Deux chemins.
Alice, d’un côté.
Une vie plus libre, plus ouverte.
Un mariage avec un homme instruit.
Un enfant.
Puis un départ loin, en Indochine.
Une autre rencontre ensuite.
Un homme grand, secret, dont elle disait qu’il était espion français.
Avec lui, elle recommence.
Sans autre enfant.
Une vie riche socialement.
Une femme libre.
Et puis ma grand-mère.
Une autre vie.
Un autre poids.
Une autre manière d’exister.
Jeanne leur a transmis quelque chose.
C’est certain.
Mais pas la même chose.
Ou peut-être pas de la même manière.
Je ne peux pas dire exactement ce qu’elle a laissé.
Je ne peux pas prouver ce qui s’est transmis.
Mais je vois des traces.
Une force.
Une manière de tenir.
Une façon d’accepter ce qui ne se discute pas.
Peut-être aussi une exigence.
Une dureté.
Une difficulté à dire.
Et en même temps…
Quelque chose d’autre.
Parce qu’avec moi, elle était douce.
Fatiguée.
Résignée.
Mais douce.
Comme si, au bout de sa vie,
il ne restait plus que ça.
Peut-être que Jeanne n’a pas seulement transmis des règles ou des blessures.
Peut-être qu’elle a transmis une manière de survivre.
Et que chacune de ses filles en a fait quelque chose de différent.
L’une en s’émancipant.
L’autre en portant.
Et moi, en cherchant à comprendre.
C’est pour ça que j’ai commencé par elle.
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