Les femmes de mon histoire - ma grand-mère maternelle Suzanne (1910-2007)

 



Une femme marquée par la vie

Quand j’étais enfant, je ne comprenais pas ma grand-mère.
Je la trouvais dure, injuste, souvent en colère.

Il m’a fallu du temps pour comprendre d’où venait cette dureté.

Pour comprendre Suzanne, il faut remonter à son histoire.

 

Suzanne naît en 1920 à Vaux-sur-Seine, dans une famille modeste. Son père est menuisier à son compte dans le village.

Elle grandit au sein d’une fratrie nombreuse, avec des écarts d’âge importants.
Son frère aîné a 11 ans de plus qu’elle, sa sœur aînée 9 ans. Après elle naissent encore plusieurs frères, plus jeunes de 5 à 7 ans.

Suzanne arrive tard dans cette famille, presque comme une enfant à part.

Elle garde toute sa vie le sentiment d’avoir été mise à l’écart. Sa sœur aînée et son frère aîné sont très proches, font les quatre cents coups ensemble, partagent une complicité dont elle est exclue.

Cette blessure ne la quittera jamais.

D’autant plus que sa sœur mènera une vie à l’opposé de la sienne : une vie d’expatriée, libre, aisée, presque brillante.
Suzanne, elle, restera enfermée dans une trajectoire plus dure, plus contrainte.

La comparaison devient inévitable.
La jalousie s’installe. Et elle ne disparaîtra jamais vraiment.


Lorsque la guerre éclate, Suzanne est une jeune femme. Elle vit dans une France occupée, marquée par la peur.

Elle en parlera toute sa vie.

Ses cheveux très noirs, son nez qu’elle disait crochu attirent l’attention. Dans ce climat de suspicion, certains la prennent pour une femme juive. Elle est interrogée, observée, suspectée. Elle vit avec la peur d’être arrêtée.

À cela s’ajoutent les privations : le rationnement, les pénuries, le marché noir.
Le manque devient une habitude.

C’est dans ce contexte qu’elle se marie en 1941, à Vaux-sur-Seine.

Son mari est tout ce qu’elle n’est pas : blond, aux yeux bleus, instruit, promis à une belle carrière. Il vient d’une famille bien installée à Rosny-sur-Seine.

Suzanne est sans doute impressionnée. Peut-être aussi rassurée.

Mais le mariage ne dure pas.

En 1946, tout s’effondre.
Le couple divorce. Les enfants sont dispersés.

Sa fille aînée est confiée aux grands-parents paternels.
Un fils à naître est rejeté par son père.
Suzanne se retrouve seule avec sa fille.

Vers 1950, elle part vivre à Paris.

Elle y mène une vie difficile de mère seule, travaillant comme comptable. Les fins de mois sont précaires. Il faut compter chaque pièce.

Treize ans plus tard, une nouvelle relation se termine par un abandon. Suzanne élève alors seule deux enfants.


Mais la fracture familiale est déjà là.

Sa fille aînée, qu’elle n’a pas élevée, réapparaît dans sa vie à l’adolescence.
Suzanne doit aller la chercher au commissariat à Mantes. Elle a 17 ans et elle est enceinte.

Cette fille aura ensuite quatre enfants. Elle mènera une vie instable, que le reste de la famille préférera fuir.

Son fils, celui qu’elle n’a pas élevé non plus, suivra un autre chemin.
Marié jeune, père à son tour, il passera sa vie à partir, à bouger, à traverser la France puis l’Afrique, comme s’il cherchait ailleurs ce qu’il n’avait pas trouvé dans son enfance.

Suzanne ne connaîtra pas vraiment ces petits-enfants.

Sa descendance lui échappe.


Il ne lui restera finalement qu’une seule petite-fille.

Moi.

Mais même là, la relation est difficile.

Les conflits sont constants. Suzanne se dispute avec tout le monde : sa sœur, ses voisins, sa fille…
Avec les années, son caractère se durcit encore.

Je me suis opposée à elle très tôt.
Et je me suis éloignée définitivement d’elle à l’âge adulte, lorsqu’elle est allée trop loin dans ses paroles envers ma mère.


Et pourtant.

Il reste une image.

Les mercredis après-midi, au cinéma.
Elle m’emmenait voir les films de Jean-Paul Belmondo.

C’est le seul souvenir vraiment doux que je garde d’elle.


Suzanne termine sa vie en Normandie, chez son fils.

Elle meurt en 2007.

Elle laisse derrière elle une histoire fragmentée, des liens distendus, une vie marquée par les ruptures.

Une femme blessée, qui semble s’être enfermée peu à peu dans une forme d’amertume.

Et une question, en filigrane :

combien de cette dureté venait de ce qu’elle avait vécu…
et combien s’est transmis aux générations suivantes.


🔎 Ce que Suzanne a transmis, malgré elle

Suzanne n’a pas laissé une histoire simple.

Je ne me souviens pas d’elle comme d’une femme dure.
Je me souviens d’elle comme d’une femme aigrie, jalouse, profondément malheureuse.

Elle était en conflit avec les autres, mais surtout, sans doute, avec elle-même.

Sa vie avait été marquée par l’enfance difficile, la peur de la guerre, les abandons, le manque.
Tout cela avait laissé des traces.

Elle a transmis à sa fille un sens très fort des responsabilités.
Être là. Répondre. Ne pas se dérober.

Mais elle a aussi transmis autre chose.

Une tension.
Une exigence.
Une difficulté à trouver sa place sans se heurter aux autres.


Aujourd’hui, en remontant son histoire, je ne cherche plus à juger.

J’essaie de comprendre.

Comprendre comment une vie peut se refermer peu à peu.
Comment les blessures s’accumulent.
Comment une femme peut devenir ce qu’elle n’avait peut-être jamais voulu être.


Suzanne n’était pas seulement ce que j’ai vu enfant.

Elle était aussi tout ce qu’elle avait vécu.

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